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Le vendredi 13 juin 2008

Capsules Équiterre

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Quelle crise de croissance pour un mouvement encore marginal ?

Par Sidney Ribaux, Coordonnateur général du groupe Équiterre
et Jean-Frédéric Lemay, Chercheur en commerce international pour Équiterre

Après la lecture de l’article du journaliste Fabien Deglise portant sur les conclusions du livre publié par Corinne Gendron, Véronique Bisaillon et Arturo Palma Torres qui s’intitule : « Quel commerce équitable pour demain ? Pour une nouvelle gouvernance des échanges », nous croyons qu’il est important d’apporter des précisions à l’égard de certains faits avancés. Bien qu’Équiterre reconnaisse l’importance de la situation délicate dans laquelle se situe le mouvement du commerce équitable aujourd’hui et les défis importants qui l’attendent, il est faux, selon nous, de conclure à l’inefficacité du commerce équitable par les inégalités de la répartition de la valeur ajoutée ou encore par l’idée que des tensions entre différentes perspectives serait une menace pour le mouvement.

Arriver à la conclusion que le système que propose le commerce équitable n’est pas efficace puisque 70% de la valeur ajoutée revient aux pays du Nord est simpliste à notre avis. En effet, il n’existe présentement aucune donnée crédible qui permette de faire des conclusions aussi générales, qui saurait tenir compte des réalités du marché du Nord et du Sud et des différences selon les produits équitables existants.

Pourtant, il est vrai que la question de la répartition des bénéfices entre les producteurs et les organisations du Nord demeure un défi reconnu par les acteurs. Une grande partie des déséquilibres dans la répartition de la valeur ajoutée vient de la transformation des produits. Les acteurs du commerce équitable en sont conscients et tentent d’appuyer le développement des capacités de transformation chez leurs partenaires. Par exemple, l’organisation  de producteurs de cacao CONACADO en République dominicaine, un partenaire de la coopérative La Siembra d’Ottawa, a acheté une usine de transformation l’automne dernier ce qui améliore substantiellement la partie des bénéfices qui demeureront dans le pays. Par contre, pour que cette pratique soit possible à grande échelle, il faudra changer les règles commerciales et diminuer les taxes à l’importation dans les pays du Nord. C’est pourquoi les acteurs du commerce équitable ne font pas que vendre des produits, mais s’impliquent aussi dans les activités de plaidoyer pour changer les règles du commerce mondial.

Il faut souligner que, malgré la répartition inégale de la valeur ajoutée, la relation entre importateurs du Nord et exportateurs du Sud est différente dans la filière équitable. En effet, plus que la promesse d’un prix minimum garanti, c’est la négociation collective et le renforcement du leadership dans les organisations de producteurs qui permet de parler de transformation des rapports de pouvoir dans les filières par la prise en charge des producteurs qui se regroupent en coopérative ou en association démocratique.

Selon nous, les gains d’une participation au commerce équitable ne peuvent être écartés du revers de la main. En plus du prix minimum garanti, le commerce équitable offre aussi une prime aux organisations du sud permettant la mise sur pied de projets communautaires destinés à l’amélioration de la santé, de l’environnement et de la situation économique des différentes communautés auxquelles appartiennent les producteurs. Aussi, il faut souligner que le commerce équitable permet aux producteurs de sortir du cercle de l’endettement envers les entreprises de commercialisation conventionnelles, une dépendance forte qui maintient des familles entières dans la pauvreté.

Si nous revenons sur l’idée générale du texte et du livre, c’est-à-dire la crise de croissance ou la menace d’extinction du commerce équitable, nous souhaitons souligner qu’il est certes à une croisée des chemins, mais pas devant un risque sérieux de disparition. En effet, si on considère que le commerce équitable du café, le produit le plus connu, représente moins de 1% des volumes commercialisés mondialement selon des données de la Fairtrade Labelling Organisation et de la FAO, sa marginalité est beaucoup plus problématique que ses problèmes de croissance. Nous comprenons tous l’exercice rhétorique d’utiliser la catastrophe pour créer de l’intérêt, mais c’est faire fi de la capacité de résilience du commerce équitable qui, depuis plus de 50 ans a su affronter ses contradictions, développer des mécanismes de régulation et innover. Ces débats, ou cette crise selon les auteurs, n’est ni la première ni la dernière qu’affrontera le mouvement et il est plus constructif d’analyser comment sont résolues ces difficultés.

Par exemple, l’article soulève l’aspect problématique des critiques émanant des producteurs du Sud. Soulignons d’abord qu’Équiterre a milité sur toutes les tribunes en faveur d’une plus grande voix des producteurs dans les processus de certification qui permet de rassurer les consommateurs, d’assurer le respect des normes et d’être inclusif. Aussi, il est plus pertinent selon nous de voir comment cette contestation est gérée par le mouvement qui en tient compte par l’introduction de nouvelles régulations. Pensons par exemple à la participation de représentants de groupes de producteurs dans le conseil d’administration de la FLO, organisme responsable de la certification équitable. Il est aussi encourageant de voir que les producteurs s’organisent pour créer leurs propres réseaux  et parfois même une certification équitable nationale (Comercio justo México ou le projet FACES au Brésil). N’est-ce pas là une des réussites du mouvement du commerce équitable?

Ce qui ne ressort pas assez du livre, et qui est central à notre avis, est que le commerce équitable est une pratique négociée entre des acteurs divers et cela implique conséquemment des divergences de positions sur les stratégies et les finalités. Partant de ce constat, il est plus intéressant de voir comment le mouvement se régule et gère ses tensions internes. Il faudrait par ailleurs multiplier les études d’impacts sérieuses et systématiques afin de peaufiner et améliorer l’analyse, car il nous semble un peu prématuré de venir à des conclusions généralisées sur les réussites et échecs d’une pratique aussi diversifiée et complexe dont les études se limitent à ce jour à des cas particuliers.

Nous croyons que de simplement souligner les contradictions du mouvement relève de la banalité puisque les acteurs en sont conscients et les organisations d’éducation du public nuancent leur discours pour refléter le fait que le commerce équitable seul ne changera pas le monde. Par contre, avec d’autres initiatives citoyennes, des politiques favorables et des changements dans les règles du commerce international, le commerce équitable est certainement un facteur de changement.

Selon Équiterre, malgré les défis réels auquel il fait face, le commerce équitable demeure à ce jour l’un des meilleurs moyens de donner sens à notre consommation quotidienne et d’agir concrètement pour réduire les injustices mondiales.



Source : © Équiterre

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